« On m’a soupçonnée de ne pas vouloir le bien de mes enfants »

Publié le Mis à jour le

Madame la Présidente,

Par la présente, je souhaite aujourd’hui témoigner en tant que femme, et en tant que mère, ayant eu la chance de mettre au monde mes deux enfants à domicile, accompagnée d’une sage-femme libérale qui a également suivi mes grossesses, ainsi que les suites de ces deux accouchements.

Il ne s’agit pas ici d’opposer la naissance à domicile à la naissance en milieu médicalisé, pas plus qu’il n’est question de démontrer la supériorité de l’un ou de l’autre. Il s’agit simplement « d’offres » différentes, ne s’adressant pas nécessairement à la même patientèle, porteuses chacune d’avantages et d’inconvénients. Je ne m’attarderai pas dans ce courrier sur les prétendus risques bien souvent liés par méconnaissance ou par peur à l’accouchement à domicile : mon cas, que j’évoquerai ici, est parfaitement représentatif du traitement habituel d’une grossesse physiologique, suivie par une sage-femme qualifiée et expérimentée, comportant peu ou prou les mêmes examens au cours de la gestation que lors d’un suivi hospitalier, permettant donc de sélectionner les profils « à bas risques » comme étant éligibles à un accouchement à domicile.
De par votre fonction, vous n’êtes pas sans savoir que toutes les études sérieuses disponibles à ce sujet (notamment dans d’autres pays européens chez qui l’accouchement à domicile fait partie intégrante de l’offre de soins disponible) montrent que cette sélection rigoureuse des profils « à bas risques » permet d’obtenir des résultats périnatals aussi bons, voire meilleurs (si, au-delà des taux de mortalité, on prend en compte également les données concernant le nombre d’actes médicaux effectués et le nombre d’extractions instrumentales), que les résultats obtenus en milieu hospitalier.

Enceinte de mon premier enfant, j’ai comme beaucoup de jeunes femmes commencé à me documenter sur l’accouchement. A l’époque, je n’avais pas la moindre idée qu’il était possible d’accoucher autrement qu’à l’hôpital, tant cette image est présente et ancrée en chacun de nous.
C’est la seule représentation de l’accouchement que nous voyons toute notre vie durant, dans les médias, dans les fictions, dans les témoignages. J’avais une telle appréhension de l’accouchement que pendant mes 3 premiers mois de grossesse, ma seule obsession était de trouver un médecin qui accepterait de me garantir une césarienne (de convenance donc).

Vous me direz, qui n’a pas peur d’accoucher ? Oui mais, ma crainte n’était pas celle, fréquente, de la douleur. Angoissée de la blouse blanche, en état de panique avant chaque consultation de routine, je ne pouvais m’imaginer entourée de soignants inconnus, dans une posture de soumission, que je ne pouvais m’empêcher de considérer comme humiliante. Je ne dormais plus, m’imaginant immobilisée en position gynécologique, devant gérer la douleur et l’inconfort devant ces inconnus gantés qui, je le craignais pour avoir à plusieurs reprises souffert de l’attitude cavalière de médecins peu enclins à expliquer leurs agissements, comme si mon corps leur appartenait, ne se gênerait sans doute pas pour m’imposer des gestes ou des actes sans avoir pris la peine de m’en informer ou de s’assurer de mon consentement. Puis mes lectures de femme enceinte m’ont conduite à Michel Odent, dont les ouvrages ont achevé de m’angoisser : non, je ne voulais pas que mon bébé vienne au monde dans un environnement froid et trop éclairé, non je ne voulais pas qu’il soit saisi par des mains inconnues gantées, non je ne voulais pas, sauf nécessité vitale, qu’on le sonde, qu’on lui mette des gouttes dans ses yeux à peine ouverts… Je commençais à envisager d’accoucher chez moi, seule, malgré les risques, tout plutôt que cette perte totale de contrôle pour moi et mon enfant. Mon instinct et tout mon être refusaient violemment la possibilité de donner naissance à mon fils en structure, sauf bien sûr si cela s’avérait justifié par des raisons médicales.

Quel ne fût pas mon soulagement de découvrir, de lectures en lectures, qu’une alternative existait : accoucher chez soi, avec une sage-femme. Ce fût une révélation, littéralement. J’ai eu la chance immense de trouver une sage-femme pratiquant les AAD (Accouchement A Domicile) à une distance raisonnable de chez moi. Encore plus de chance qu’elle accepte de me suivre, étant très demandée. Dès le 1er rendez-vous, j’ai su que j’avais fait le bon choix. J’étais suivie depuis le début de ma grossesse en maternité, et les contacts avec le personnel étaient épouvantables. J’y allais tous les mois avec l’estomac serré par l’angoisse, étant reçue en général par des sage-femmes pressées et revêches, qui se contentaient de critiquer (« vous avez pris 2kg depuis le mois dernier, c’est trop »), menacer (« si vous refusez le toucher vaginal, vous mettez votre bébé en danger, c’est un refus de soin, s’il arrive quelque chose ce sera de votre faute », et « non cet examen n’est pas obligatoire mais nous préférons que toutes les patientes le fassent, il y a un protocole il faut le suivre, vous ne croyez pas que vous allez décider tout de même? ») et imposer (« un projet de naissance? oh vous pouvez toujours en faire un, mais vous savez, pendant l’accouchement on ne sait pas qui sera là, et puis en général on suit notre protocole, si on devait suivre les demandes de chacun on ne s’en sortirait pas »). Il y a des centaines d’excuses à ces travers : le manque de personnel, le manque de moyens, le manque de formation à la physiologie… ce n’est pas l’objet de cette lettre. Je ne souhaite pas ici condamner le système hospitalier, simplement relever ce qui ne pouvait me convenir, même en tentant de faire des compromis.

A l’inverse, « ma » sage-femme libérale… Pour la première fois de ma vie, je me rendais avec plaisir aux consultations ! Une heure rien que pour moi, une ou deux fois par mois, pour les examens certes, l’analyse des résultats, les mesures… mais aussi du temps pour parler, pour poser mes questions (les consultations à l’hôpital expédiée en 5mn montre en main ne permettaient pas vraiment d’en savoir plus), pour explorer mes craintes, pour parler de l’après aussi. Nous avons passé en revue tant de fois l’accouchement, la mécanique physiologique, le transfert possible, les conditions, les gestes, leur utilité… tout m’était expliqué, les risques potentiels, ce qui pouvait se passer s’il fallait aller à l’hôpital, tout. Mon conjoint a apprécié également à sa juste mesure ce suivi personnalisé dont nous avons bénéficié. Nous nous sentions tellement en sécurité, nous étions confiants, sereins.
Conscients et informés, nous étions prêts à nous rendre à la maternité si la situation l’exigeait, mais dans le cas contraire, nous étions convaincus qu’un accouchement n’est pas une maladie et que l’hôpital n’était pas le lieu qu’il nous fallait.
Nous voulions accueillir cet enfant dans l’intimité, la douceur de notre foyer. Nous voulions que son arrivée sur terre soit douce. Nous voulions ne pas avoir à nous inquiéter des faits et gestes de personnel inconnu qui graviterait autour de nous. Personnellement, je ne voulais pas être attachée à une table d’accouchement par le monitoring, je voulais bouger librement, manger si j’en ressentais le besoin, en bref, je ne voulais pas que ce moment si particulier et finalement, si commun, soit rythmé par des contraintes extérieures et d’autres volontés, si rien n’en justifiait la nécessité.

Mes enfants, tous les 2, sont nés ainsi. J’ai eu la chance de vivre deux accouchements complètement physiologiques, dans le respect total de mon intimité et de mon intégrité. Notre sage-femme a été parfaite, présente sans s’imposer, nous laissant à notre rythme, sans aucune pression. Sa vigilance discrète, attentive et attentionnée, nous a rassurés, sans interférer avec nos besoins. Nos bébés sont nés dans cette maison sans un cri, tranquilles dès leur première respiration, ils ont été accueillis avec tant d’émotion et de douceur, sans interruptions du monde extérieur, rien ne nous a dérangé pendant les jours qui ont suivis. Pas de successions de personnel inconnu pour les manipuler, pas d’horaires à respecter, uniquement le bonheur de la rencontre dans un cocon douillet, protégé, pour faire connaissance et tisser ce lien vital. Aujourd’hui je regarde mes deux bonhommes qui ont bien grandi et une de mes plus grandes satisfactions est d’avoir pu leur offrir cette naissance respectée.
Je pense que j’aurai, si je le peux, un autre enfant dans quelques années. Un petit dernier ! Je ne sais pas s’il y aura encore des sages-femmes pratiquant les accouchements à domicile en France à ce moment-là, mais c’est pour moi une certitude : si je ne peux pas me faire accompagner par une sage-femme chez moi, sous réserve que ma grossesse ne présente pas de pathologie particulière, j’accoucherais chez moi sans assistance. Et ce sera risqué, j’en ai conscience. Mais je ne pense pas avoir le courage de m’en remettre au personnel hospitalier, pas après ce que j’ai vécu, pas après tout ce que j’ai lu, pas après ce que j’ai entendu. Finalement, les risques sont une affaire de choix très personnels : vivre est risqué, à chacun de choisir les risques qu’il juge acceptables ou non.

Pour finir, je souhaiterais ajouter un mot en tant que femme : indépendamment des expériences que j’ai eu la chance de vivre, j’aime à croire que je défendrais l’AAD même si je n’avais pas d’enfants. Féministe convaincue, j’ai toujours été déçue par le peu de considération dont je bénéficie sur le plan médical. Ce paternalisme rampant, permanent, est aujourd’hui un obstacle majeur à l’émancipation réelle des femmes. Le rôle des soignants est d’informer, et d’aider. Non de juger ou d’imposer. Adolescente, les médecins m’ont imposé ma contraception durant des années, ne jugeant pas utile de m’informer. Jeune adulte, j’ai dû me battre pour obtenir la pose d’un stérilet, on ne me jugeait pas capable de décider par moi-même de ce qui me convenait le mieux. Femme, j’ai été critiquée, menacée, malmenée en raison de mes choix pendant mes grossesses et pour mes accouchements. Le personnel médical incriminé m’a jugée, m’a menti (pour me faire plier à leurs volontés), m’a dénigrée, mais jamais ne m’a objectivement informée. On m’a soupçonnée de ne pas vouloir le bien de mes enfants (qui peut penser ça ?). Je me suis heurtée à des opinions personnelles, on ne m’a jamais opposé de véritables arguments étayés, personne n’a cherché à me convaincre ou m’informer de manière constructive. J’ose croire que cette violence médicale et principalement obstétricale, n’existe qu’à l’égard des femmes, que l’on maintient volontairement dans la passivité et l’ignorance afin d’obtenir leur coopération (capitulation ?).

L’offre de soins de notre pays doit être complète et proposer un panel de solutions suffisamment larges pour satisfaire à tous les cas, et l’information doit être exhaustive, objective, et accessible, par respect pour les femmes. Il est temps de reconnaître aux femmes la capacité et le droit de prendre des décisions éclairées, accompagnées (et non contraintes) par des professionnels actuellement plus soucieux de leur confort et de leurs émoluments que par le bien-être des patientes qu’ils accompagnent.

Je souhaiterais, pour finir Madame la Présidente, profiter de cette lettre pour remercier, par votre intermédiaire, toutes les sages-femmes qui se battent au quotidien en structure ou en libéral, aux côtés des femmes, pour améliorer les conditions de naissance en France.

Je vous remercie de l’attention que vous porterez à ce témoignage, et vous prie d’agréer, Madame la Présidente, mes respectueuses salutations.

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