Interview de Jacqueline Lavillonniere (2/2)

Publié le Mis à jour le

Nous vous proposons aujourd’hui la fin de notre entretien avec Madame Lavillonniere ; des questions tournées sur les autres problématiques de l’accouchement à domicile aujourd’hui en France et des solutions possibles.

**********

La question de l’assurance est une des problématiques de l’accouchement à domicile aujourd’hui ; quels autres problèmes rencontrez-vous dans la pratique de l’AAD ?

LE plus gros problème, c’est un problème quotidien : la relation avec nos partenaires hospitaliers. C’est très délicat… très dur à vivre à la longue.

Les relations ne sont pas aisées ?

Non. Et on le voit d’ailleurs avec les dernières radiations de Krista et Françoise, ils sont à l’origine de la plainte contre elles.
La relation n’est pas équilibrée. Ils savent qu’on a besoin d’eux, surtout dans le cadre des transferts. Mais la réciproque n’est pas vrai, ils n’ont pas besoin de nous… au contraire. C’est un peu la loi du plus fort.

Un jeu de pouvoir ?

Dans un sens, oui. J’ai toujours gardé la même ligne de conduite depuis que j’ai commencé les AAD il y a 40 ans en Ardèche : ne jamais me mettre en conflit. Je suis d’ailleurs assez fière d’avoir toujours réussi à m’imposer en douceur, en gardant un discours audible par mes partenaires hospitaliers, sans chercher à heurter, à faire bouger les lignes en force. Et ce afin de garder une bonne relation, toujours dans le but de pouvoir travailler ensemble, dans le cadre d’un transfert par exemple. Tout ça en pensant aux parents, parce que c’est pour eux que cette relation doit être bonne.
Quand je suis arrivée dans le Maine et Loire, c’est la première chose que j’ai faite : je me suis engagée auprès du CHU à tout faire pour ne jamais les mettre en difficulté ; donc en prenant la responsabilité de ne jamais retarder un transfert, etc.

C’est un travail de fourmi d’entretenir ces bonnes relations, ça ne va pas forcément de soi ?

En effet, ça prend beaucoup de temps. Et d’énergie. Mais on prend l’habitude.

Les parents ont été nombreux à solliciter l’intervention de leur député ou sénateur auprès de la Ministre de la Santé Madame Marisol Touraine. Au bout de neuf mois, elle a enfin adressé une réponse (1) aux quelques quatre-vingt-dix représentants élus lui ayant soumis une question sur l’accouchement à domicile.
Cette réponse est-elle satisfaisante ?

Là encore, on retombe dans les réponses officielles, sans étude approfondie de la question en amont. Lorsque j’ai été au Ministère de la Santé, en mai dernier je crois, pour eux, en effet, la question de l’accouchement à domicile allait se régler d’elle-même avec les maisons de naissance : plus aucune femme n’allait vouloir accoucher à la maison !
Ils éludent totalement la VRAIE question de l’AAD en essayant de trouver des réponses bâtardes qui se rapprochent surtout de leur pensée, à savoir que seul l’hôpital peut offrir la sécurité. C’est pour ça que les maisons de naissance devaient être selon eux accolées à l’hôpital, pour rester sous son égide.

C’est ce que je disais avant, c’est très hypocrite tout ça. Ils ne veulent pas dire que l’AAD est interdit, ils ne le peuvent pas de toute manière. Mais pour autant, ils ne veulent surtout pas résoudre le problème de l’AAD, de nos assurances.

Ils craignent que les gens se détournent de l’hôpital ?

Sûrement. Mais même pas pour des questions financières puisque l’AAD est facturé bien moins cher qu’un accouchement à l’hôpital. Là le discours est de dire qu’on ne brade pas la santé. Pourtant, dans les autres spécialités, on tend de plus en plus à l’ambulatoire. Mais pas pour les accouchements. Le paradigme ici c’est que la sécurité ne se trouve qu’à l’hôpital.

Au final quand on vous écoute on a l’impression que les assureurs, les politiques, les soignants, tous ont peur de l’accouchement ?

C’est ça. L’accouchement fait peur, très peur. Ainsi que les sages-femmes. Tout ça donne quelque chose de très anxiogène.

Au delà de l’aspect professionnel de l’AAD pour les sages-femmes, il est question aussi du droit de tout un chacun à choisir le lieu de naissance de son enfant : c’est donc une question politique et sociale ?

Je ne sais pas s’il y a des intentions cachées derrière tout ça. Mes impressions personnelles, c’est que l’ingérance est de plus en plus forte dans tous les domaines personnels, au prétexte d’apporter aux gens la sécurité, avec les normalisations, les statistiques, etc. A un moment donné, on se retrouve quasi contraint à la désobéissance.

La réponse de Madame la Ministre est un peu la réponse systématiquement opposée aux revendications des parents : ils auront le choix entre les maisons de naissance prochainement (…) et les salles nature ; on peut d’ailleurs relever les propos du gynécologue-obstétricien, le Dr Carbonne, présent à vos côtés sur le plateau de Public Sénat,  disant que si le nombre de salles nature était limité, c’était parce qu’on ne pouvait se payer le luxe d’avoir une sage-femme par parturiente. On peut donc émettre une certaine réserve sur une augmentation subite du nombre de salles dites physiologiques sauf changement de cap total pour la gestion du personnel hospitalier.
On nous assure aussi de la prise en compte de la demande de dé-médicalisation générale de l’accouchement, tout du moins dans les limites du raisonnable et de la sécurité si on en croit là encore la position du Dr Carbonne.
Avec tout ça, les usagers devraient s’estimer satisfaits de cette offre de soins étendue.

En conséquence, en tant que parent désirant malgré tout un AAD, on peut avoir l’impression d’avoir des attentes totalement illégitimes, pour ne pas dire incongrues ou fantasques.
Pourquoi selon vous l’AAD doit-il rester une autre possibilité ?

Bien sûr ! Elle est totalement légitime. Ça n’a rien d’incongru… l’évolution à laquelle j’ai assisté en Ardèche, c’est qu’on est parti au tout début d’une demande venant de “marginaux néo-ruraux” et que ça s’est étendu à une population non militante, sans dimension politique, sociale, … , simplement des gens dans une démarche, une envie, personnelle.

Serait-il si difficile d’incorporer l’AAD sereinement dans le parcours de soins français ?

(rires) Vu de ma fenêtre, non, ça serait extrêmement simple… à condition que tous ceux à l’hôpital soient prêts à collaborer en confiance avec les sages-femmes AAD. Il y a vraiment un combat de pouvoir entre la ville et l’hôpital, avec un aspect très fortement financier. Mais la vraie vie, c’est en dehors de l’hôpital ! Et ce n’est pas un problème spécifique aux sages-femmes libérales, les médecins généralistes aussi en ont assez d’être pris pour des andouilles.

A côté de ça, il faut aussi que les sages-femmes AAD prennent leur responsabilité dans cette relation de confiance avec l’hôpital. Ça veut dire penser, réfléchir, à chaque naissance, à chaque fois, au préalable : comment organiser le transfert, anticiper, etc. Ça demande une coordination permanente et des relations fluidifiées. Avec l’hôpital mais aussi avec les équipes du SAMU. Pour la sage-femme, c’est impossible de jurer à 100% qu’il n’y aura pas besoin d’un transfert ; par contre, elle peut s’engager à tout mettre en œuvre pour ne pas se retrouver en situation d’extrême urgence.

J’ai beaucoup travaillé en ce sens sur Lyon avec le réseau Aurore. Au début, ce n’était pas simple… C’est amusant parce que c’est ce travail de collaboration qui a fait découvrir à l’hôpital qu’il y avait en fait beaucoup d’AAD dans le secteur. Ils ne s’en rendaient pas compte vu qu’il y avait très peu de transferts !
Lors d’une de ces réunions, le SAMU nous a dit qu’ils ne pouvaient pas mobiliser du personnel pour chaque AAD. C’est encore ce mythe de l’ambulance venu de Hollande, de manière pas tout à fait juste en plus ; ce mythe a la vie dure, même auprès des professionnels !

C’est comme le risque qui fait le plus peur : l’hémorragie du post-partum. Mais c’est oublier que, sans facteurs à risque associés (qui sont dépistés lors du suivi), et sans interventions intempestives durant l’accouchement, il n’y a pas de raison d’avoir une HPP en AAD ! Pour ma part, je n’en ai en tout cas jamais eue. Et quand bien même, la sage-femme veille aux signaux d’alerte, prend en charge et organise le transfert !

Toujours cette méconnaissance de l’AAD qui pèche alors ?

Oui, ils ne connaissent pas et ne cherchent pas forcément à connaître.

Que peuvent faire les parents, les citoyens, pour contribuer à pérenniser la diversité de l’offre ?

Il faut qu’ils continuent à affirmer haut et clair leur désir et leur droit au libre choix ! Plus ils seront nombreux à le dire sans hésiter, moins ils seront considérés comme des marginaux, comme une minorité. Peut-être serait-il pertinent de coordonner une enquête, un sondage auprès des parents, afin de mieux connaître ces chiffres.

Jacqueline Lavillonniere à la première d’Entre leurs mains, avec les autres sages-femmes du film et l’équipe de réalisation (photo du site entreleursmains.org)

Pour revenir à Entre leurs mains, ses projections ont souvent été des moments très intenses émotionnellement pour les spectateurs. En particulier en avril dernier lors du colloque “A un carrefour de notre profession” de l’ANSFL, de nombreuses sages-femmes ont été très touchées par ces images.
Comment se fait-il que les premières référentes de la grossesse et de la naissance soient aussi ébranlées par ce film ? Certes l’AAD est aujourd’hui une pratique marginale, mais son histoire n’est pas si lointaine dans la société française ; et pour autant, il n’est qu’une application de l’accouchement “naturel” qui est particulière surtout de par son lieu. Sages-femmes AAD et sages-femmes hospitalière : deux métiers différents ?

A l’assemblée de l’ANSFL, il y avait beaucoup de sages-femmes pratiquant les AAD présentes ; ça explique déjà l’émotion. C’était un film sur leur vie, leur quotidien.

Il faut savoir que sur 22.900 sages-femmes libérales en France, nous sommes, étions ?, même pas une centaine à pratiquer les AAD. Et donc sans compter les sages-femmes hospitalières en plus.
Donc cette vision de l’accouchement, au final, nous sommes très peu à l’avoir. Les autres sages-femmes sont peut-être bouleversées parce que ça les renvoie à leur vraie vision du métier et à leur regret de ne pas oser s’affirmer, oser remettre en cause les protocoles, oser se réapproprier leurs compétences. Elles voient dans le film ce qu’elles aimeraient faire mais ne peuvent pas faire. C’est plus qu’un métier en fait, c’est vraiment un choix… d’ailleurs, pour toutes les sages-femmes AAD qui ont arrêté, pour une raison ou pour une autre, ça reste difficile, elles en parlent avec émotion, en pleurant… elles laissent vraiment tout une partie de leur vie derrière elles.

On vous voit d’ailleurs dans le film donner des formations à des consœurs qui ne pratiquent pas l’AAD et qui au moins pour certaines ne souhaitent pas s’orienter dans cette voie. Que viennent-elles chercher auprès de votre expérience libérale de l’accouchement ?

Elles viennent réécouter ce qu’est la physiologie et ce qu’est notre métier. Souvent, elles ne se sentent pas à la bonne place, c’est dur pour elles. Elles ne font pas le métier qu’elles voulaient faire.

Je crois que les leitmotiv qu’on retrouve en ce moment dans les mouvements sages-femmes revendicateurs ne sont pas les bons. Je crains qu’on ne s’embarque vers une profession de gynécologue-obstétricien aux compétences limitées…
On a fini par perdre le sens de ce qu’on voulait faire, l’essence de notre métier, à force de vouloir trop nous diversifier. Et la profession hospitalière est complètement perdue entre les deux extrêmes.

Vous consacrez le temps que l’on sait nécessaire aux femmes et aux familles dans leur projet d’AAD, vous dispensez donc des formations, on vous voit battre le pavé inlassablement dans les manifestations et les réunions professionnelles… Et maintenant, vous êtes le fer de lance d’une action juridique au bénéfice, on l’espère, de toutes vos consœurs et de tous vos confrères. Qu’est-ce qui fait tenir Jacqueline Lavillonniere encore au bout de 30/40 ans de militantisme ? Infatigable ?

(rires) Je crois que c’est surtout une passion addictive. C’est l’amour des femmes, l’amour des bébés, des familles que je sens grandir à travers cette expérience, qui se sentent responsabilisées.

C’est fabuleux une femme qui accouche seule ! Qui retrouve confiance en elle, qui se découvre capable ! Et ça, pour la sage-femme, c’est un cadeau dont on ne se passe plus !

Vous êtes accro au bonheur ?

(rires) Voilà ! C’est ça, c’est une vraie drogue ! Mais bon, j’essaye d’apprendre à m’en passer tout doucement maintenant ! Je m’en sors en compagnonnant d’autres sages-femmes, en transmettant. Et c’est enrichissant aussi.

Ça, et donc la procédure en recours. Ce sont mes deux objectifs en ce moment. Après, il sera temps que je passe un peu la main !

Pour un certain nombre de sages-femmes AAD, la relance de la problématique assurances l’année dernière a été la goutte d’eau ayant fait déborder le vase de leur patience et de leur persévérance. Certaines ont stoppé l’activité AAD, beaucoup se posent la question et toutes subissent une pression détestable. Quel message leur adressez-vous quand elles vous parlent de leurs doutes ?

Ne pas avoir peur. Mais en fait, on parle très peu de ce problème d’assurance au final. (elle s’adresse à sa collègue) “N’est-ce pas, on n’en parle jamais ?” (sa collègue confirme). C’est loin de notre quotidien.

Longtemps, je n’ai pas eu d’assurance particulière pour les AAD. C’est une infirmière libérale qui m’en a parlé et qui s’étonnait que je n’en ai pas.

Mais en fait, notre première assurance, ça reste notre assurance personnelle. Je ne parle pas d’une assurance financière, mais de notre professionnalisme. On ne travaille pas avec des voitures ou des maisons. Notre rôle et notre but, c’est de prendre soin des familles. On ne raisonne pas en terme de sinistralité, de chiffres ou de risques ! On n’a pas le droit de prendre de risques ! Pour ces femmes, pour ces bébés ! On est responsable d’eux. C’est ça notre véritable garantie.

Photo de soutien reçue par le Collectif

Enfin, pour finir, y a t’il un souvenir particulier d’un accouchement à domicile qui vous porte dans votre attachement à cette cause ?

J’ai réfléchi sans trouver de réponse [ndlr : les questions avaient été adressées à Mme Lavillioniere avant l’entretien pour le préparer]. Je n’avais pas d’exemple précis qui me venait… ou alors c’était tous ! Et aujourd’hui, en vous entendant la poser, ça me vient spontanément.

C’était au début où j’étais en Ardèche. J’avais été contactée par un jeune couple qui squattait la cave d’une résidence inhabitée l’hiver, au bord d’une rivière. Tous les deux avaient connu la maltraitance, abandonnés à la naissance, … Ils avaient fait mille conneries.
Quand je suis arrivée pour l’accouchement, ils avaient complétement réaménagé l’endroit, ils en avaient fait un vrai cocon, agréable, chaleureux.
J’ai le souvenir… et rien que de l’évoquer, à chaque fois que j’y pense, j’ai les larmes aux yeux… j’ai le souvenir de cette jeune femme avec son bébé tout juste né dans les bras disant “ahlala… si ma mère me voyait…”.
Ce jour-là, j’ai vraiment eu l’impression d’aider à guérir, à réparer une histoire.
Je l’ai recroisée des années plus tard, par hasard. Ce n’était plus la pauvre gosse baladée de foyer en foyer, ni la jeune femme du squat. C’était une femme “normale”, heureuse,… mais j’ai trouvé surtout une femme “réparée”.

Voilà le souvenir qui me revient.

Merci Jacqueline pour le temps que vous nous avez consacré. On espère une issue favorable aux procédures engagées, et aussi peut-être de travailler prochainement avec le CDAAD pour défendre ensemble l’AAD.

Merci. Il y a quelque chose qu’il ne faut pas oublier aussi. Si on se bat aujourd’hui, si on existe, c’est pour vous, pour les parents. C’est vraiment plus qu’une simple question professionnelle, ce qui est important pour nous, c’est vous.

Paule Boufferet, pour le CDAAD
Interview téléphonique du 02/09/14

(1) : http://questions.assemblee-nationale.fr/q14/14-53796QE.htm

Advertisements

3 réflexions au sujet de « Interview de Jacqueline Lavillonniere (2/2) »

    Sandra a dit:
    28 septembre 2014 à 12:13

    Je suis complètement retournée par ce que je viens de lire…merci Jacqueline, merci aux sages-femmes, merci à tous ceux qui portent ce combat.

    Lagueyrie a dit:
    28 septembre 2014 à 4:57

    Tout est dit et si bien ! Merci à Jacqueline pour son implication dans cette si noble cause.

    […] Notre interview en 2014 de Jacqueline Lavillonnière : 1ère partie – 2ème partie (2) ouverture d’une souscription (CDP ANSFL-UNSSF) / article Hospimedia sur le recours / (3) […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s